Psychomagie et Bouddhisme du XXIème
Le Bouddha historique, le Bouddha Sidharta Gautama a, selon les textes de la tradition des Anciens (Theravada), strictement interdit les pratiques magiques aux moines suivant sa discipline, et les a très fortement déconseillées aux pratiquants laïcs en général.
Parler donc de magie dans un cadre bouddhiste devrait étonner, et logiquement déclencher de violents conflits idéologiques.
Or l'évolution historique du bouddhisme a ceci de particulier qu'elle porte en elle la dialectique de ces conflits qui ont séparé les écoles, et cette évolution est véhiculée de diverses manières dans les enseignements disponibles aujourd'hui.
L'enseignement de base du Bouddha originel, tel qu'il est véhiculé par les écoles les plus anciennes (Hinayana), est en réalité extrêmement simple, même s'il est difficile, le principe de libération ne s'exprimant presque pas, sauf à dire que la libération est possible pour tout un chacun. D'autre part, la mise en oeuvre de cette libération ne nécessite que la pratique de la méditation assise et silencieuse jusqu'à ce que l'esprit atteigne un détachement suffisant pour ne plus être emporté par les vagues du karma.

Or déjà, diverses traditions ultérieures du Mahayana accordent une importance centrale à la transmission qui eut lieu lorsque Mahakashyapa eut atteint l'éveil par la compréhension de l'esprit du Bouddha, lorsque ce dernier tenu dans sa main une fleur udumbara (fleurissant une fois tous les trois mille ans, dit-on) et la fit doucement tourner devant une large assistance de moines qui ne saisirent point son intention.
Donc certes l'enseignement de base est simple, et la voie menant à la libération est simple, logique et ses étapes claires, mais il existe un parfum de mystère et de beauté qui fait que d'un esprit à l'autre la libération peut se transmettre par des moyens inattendus et spontanés, artistiques ou autres.
On peut dire que l'époque où cette idée fit sa place est l'époque où l'art fit sa "réintégration" dans l'enseignement bouddhiste, et on vit alors une explosion de divers styles, chacun ayant pour but d'induire des états proches de l'éveil par la simple vue, par l'ouïe, le toucher ou les autres sens.
C'est ce que nous constatons dans un rituel tibétain tel qu'on peut le pratiquer à Paris : admirablement, les cinq sens sans exception sont mis à contribution pour participer à la pratique, pour évoquer et invoquer l'éveil.
En poussant ce principe qui concerne les cinq sens plus loin encore, on peut avancer que tout ce qui peut ou pourrait avoir un effet sur l'esprit, sur l'attention et la vigilance, tout pourrait être mis au service de l'éveil, comme par exemple des émotions habituellement écartées : le désir, la peur, la paranoïa, etc ...

C'est ainsi qu'en Inde, bien avant que le bouddhisme ne transmigre au Tibet, les aspects les plus sombres de la magie, ceux pratiqués par exemple par la branche vama marga (tantra de la main gauche), par les diverses traditions shivaïstes de yogis des charniers, ont été intégrés dans les pratiques bouddhistes.

Du point de vue de la tradition tibétaine, ces trois véhicules du bouddhisme, Hinayana, Mahayana et Vajrayana sont trois cycles d'enseignements que le Bouddha historique a donnés, suivant la compréhension et l'avancement de ses disciples, le Hinayana étant enseigné à la grande majorité des moines et des laïcs, le Mahayana l'étant à un nombre plus restreint, ayant l'esprit plus souple et ouvert, quant au Vajrayana, il n'a été révélé qu'à une rare minorité très avancée.
Cette vision ne prévaut plus parmi les esprits, de nos jours, surtout en Occident. En ce qui me concerne, je vois ces diverses évolutions comme des réintégrations prenant place en des lieux ou des époques où certains éléments, nuisibles au temps du Bouddha, prenaient ou prennent une pertinence intéressante, voire essentielle.
L'exemple traditionnel le plus parlant est celui de Gourou Padmasambhava, qui en arrivant au Tibet a intégré nombre de pratiques Bön dans des pratiques bouddhistes, rendant ainsi ces dernières toutes naturelles aux Tibétains.
En ce qui nous concerne, nous Occidentaux du 21ème siècle, parler de magie serait quelque peu excessif, puisque notre système de connaissance, sans l'exclure totalement, ne soutient pas suffisamment une telle discipline pour qu'elle nous touche profondément. Et c'est pourquoi je parle de psycho-magie, c'est à dire du pouvoir que peuvent avoir certaines matières, certains objets ou certains rituels sur notre psyché, et qui, par une cascade de causes et d'effets subtils, dont certains attirent l'attention des neuro-biologistes par exemple, ont un impact sur l'esprit le plus profond.

En résumé, je pense que la tradition tibétaine peut prendre racine dans notre culture, mais qu'elle subit et subira des transformations qui la rendront pertinente au regard de notre système de connaissance, étant entendu que ce système lui-même est en mouvement, et qu'il subit actuellement nombre de mutations, justement au contact d'autres traditions anciennes comme celle du prana du yoga Indien, celle du taï-thi et du chi-gong chinois, ainsi que l'acupuncture, sans oublier des traditions plus anciennes encore, celles des guérisseurs et des chamanes des peuples premiers, étudiés très au sérieusement par des chercheurs à l'esprit frais.
Il nous reste à faire individuellement ainsi qu'en groupe, nos propres expériences de psychomagie, en notant de façon la plus subtile possible l'influence de toute chose sur nos états, et c'est ensuite à chacun d'arranger sa pratique et sa vie en fonction de ces découvertes. Ce qui fait de cette recherche une recherche spécifiquement bouddhiste, c'est qu'elle soit couplée à une discipline régulière et intense de la vigilance (Shamatha) et du développement de la clarté (Vippassyana).
Je pense que c'est ainsi, depuis 2500 ans, que le bouddhisme évolue, tout en restant lui-même, parce qu'il reste ouvert à tout, tout en restant fidèle à ses principes de base.