Pierres et Esprit : Une Première Approche
Lorsque je suis entré dans le métier des pierres précieuses, j'étais déjà et depuis plus d'une dizaine d'années imprégné de la culture et des pratiques vajrayana de l'école Karma Kagyü, et plusieurs choses m'ont frappé. J'ai été surpris, en essayant de mettre ces intuitions par écrit pour la première fois, de la difficulté à les exprimer.

D'abord le plus frappant était l'attrait que les pierres précieuses exerçaient naturellement sur l'esprit, je le constatais évidemment en moi-même, ayant l'occasion de voir mais aussi de manipuler un grand nombre de pierres que jamais je n'aurais pu toucher en dehors de ce métier, mais je le constatais aussi en observant de l'intérieur ce monde commercial bien particulier, vaste système captant l'attention et la richesse du public.
Tout le monde a en soi cet attrait naturel, maintenant on ose plus ou moins le dire ou l'exprimer, en fonction de beaucoup de critères, notamment comment on se place vis-à-vis de la richesse, vis-à-vis des diverses positions sociales, voire même de sa propre orientation politique.

Il est vrai qu'il y a de quoi vouloir prendre ses distances par rapport à ce monde de la bijouterie et de la joaillerie, parce que comme me le disait un de mes clients joaillier de longue date, un ancien, tout ce monde est au service de l'orgueil et de la vanité. Toute la chaîne, depuis l'extraction des métaux précieux et des pierres brutes, jusqu'à leur polissage et leur exposition dans les vitrines, tous les efforts, toutes les compétences, les risques, les tensions, tout l'art, toute la passion et l'inventivité des créateurs, ainsi que le travail minutieux et soigné des artisans, tout est au service de l'auto-contemplation, de la mise en valeur de l'ego, ainsi que du désir et de l'orgueil.
Donc surtout pour un bouddhiste, qui serait censé cultiver le renoncement, il n'y a rien à faire avec ces pierres, ces savoir-faire, bref avec tout ce monde en soi. J'ai fini, au bout d'une certaine réflexion, par penser tout le contraire ...
Un principe très général pour apprécier et estimer une pierre est la pureté du cristal et la franchise de sa couleur. La pureté du cristal, c'est à dire l'absence de défauts, (givres et autres), ainsi que l'absence d'inclusions (matières étrangères), est une garantie pour un passage sans obstacle de la lumière. Alors que la franchise de la couleur exprime une simplicité de la longueur d'onde que le cristal va sélectionner et renvoyer.
On peut ajouter un troisième principe, la luminosité. La brillance d'une pierre se mesure par son indice de réfraction, c'est à dire par la comparaison de la vitesse de la lumière lorsqu'elle le traverse avec la vitesse de la lumière lorsqu'elle traverse l'air. Plus la lumière y passe vite, plus elle nous apparaît brillante.

Et c'est là, avec ce triple principe concernant les pierres, que j'établissais des parallèles avec l'esprit tel qu'on le découvre à travers la méditation et les diverses pratiques.
Plus l'esprit est pur, c'est à dire débarrassé de ses défauts, par exemple défauts de torpeur et d'agitation, plus il est limpide, c'est une constatation directe que tout méditant, ayant un tant soit peu pratiqué avec constance, expérimente. C'est à dire que l'esprit présentera moins d'obstacles à ce qui le traverse, que ce soit perceptions ou pensées. Quiconque a expérimenté cette limpidité a aussi expérimenté le bonheur naturel qu'elle procure.
Puis, par la pratique des visualisations, on peut non seulement comprendre petit à petit l'influence et l'importance des couleurs, mais de plus, je voyais que la visualisation dans l'esprit de couleurs franches, nettes, procurait elle aussi un bonheur (plus qu'un plaisir) très naturel. Et on ne tarde pas, dans la tradition du mahayana, à établir un lien entre la couleur et l'émotion, entre la longueur d'onde et l'énergie d'une émotion. On peut donc rapprocher pureté d'une couleur avec la pureté de l'émotion qu'elle représente.
Enfin, l'intensification de la clarté, que ce soit par la pratique de la vision pénétrante, ou par des pratiques yogiques plus spécifiques au vajrayana, procure elle aussi un bonheur, qui peut être si intense qu'on le nommera, à partir d'un certain stade, de félicité.
Nous voici donc, à partir de la pierre, parvenus à trois principes, qui se rapprochent étrangement des qualités essentielles de l'esprit : vacuité, luminosité et non-obstruction.
Je concluais donc que l'attrait que les pierres exercent sur nous, et qui entraîne une possessivité, est une voie erronée, et que ce n'est pas le fait de posséder la pierre qui nous donnerait le bonheur qu'elle reflète. Mais c'est parce qu'elles nous rappellent la vraie nature de notre esprit, notre propre nature profonde, que les pierres nous attirent tant, et c'est en nous identifiant à leurs qualités que nous en profiterons le mieux, plutôt que de les posséder et de nous en orner par orgueil et vanité.
C'est donc, comme cet usage est plus juste, plus utile que celui qui en est fait à vaste échelle sur des bases éronnées, j'ai décidé d'utiliser ces pierres pour exprimer des symboles bouddhistes, ou pour accompagner la pratique de la méditation.
Commentaires
Oui, c'est vrai, c'est le bien-être intense que l'on ressent lorsqu'on voit une belle pierre et qui est dû au contentement de l'esprit qui s'identifie instantanément à ses plus nobles qualités : pureté, luminosité, intensité et force que l'on doit cultiver et non pas la possessivité ou le narcissisme.
Il est bon donc de porter de belles pierres comme un rappel.
Merci d'avoir établit ce constat.
Merci de ce texte qui est important pour ne pas entrer dans une vision erronée du beau.
je me souviens d'un maitre qui nous invitait a regarder un beryl bleu pour la pratique de sangye menla... ou les references au mala en cristal de tchenrezi...